Excursion sur le territoire du Dragon.

Excursion sur le territoire du Dragon.

12/02/2019 0 Par Loup

Face à moi, un grand et vieux portail en fer forgé, entrouvert, entouré de deux piliers de pierre…

👉 Si vous souhaitez profiter d’une visite plus immersive et colorée, c’est par ici : https://youtu.be/Ei4uRWDxNYg

Quelques lettres de métal, léchées par la rouille, m’indiquent où nous nous trouvons : devant l’entrée du domaine qui abrite le Château du Grand Dragon.
Un panneau plastifié, recouvert d’inscriptions faites au marqueur annonce la destruction prochaine du lieu, au profit d’un lotissement moderne.

Pincement au coeur.

Nous décidons de franchir le portail; et c’est en marchant à côté de ma Noireaude que je pénètre dans le domaine, moteur coupé, la tenant par un embout de guidon et les poignées passager, en silence… Je n’ai nulle envie d’attirer un potentiel voisin zêlé; et puis, je ne souhaite pas déranger la vie qui peut s’être installé dans ces bois urbains.

Nous avançons sur un chemin de terre et de graviers, assez large pour faire passer une petite voiture, et nous dirigeons vers les morceaux d’un bâtiment orange et blanc que nous apercevons au loin, l’oeil partout, pressées de découvrir ce lieu.

Alors que Loki gambade avec sa maîtresse un peu plus avant, je prie pour un jour avoir la volonté de me mettre un minimum à la musculation, et pousse courageusement la Noireaude sur le chemin.

J’indique à mon amie un sentier sur notre droite, et lui propose de la laisser passer en première pour m’aider en dégageant les obstacles, afin que la Noireaude et moi puissions passer sans trop de difficultés.

Pour l’avoir rapidement parcouru seule quelques minutes plus tôt en attendant qu’elle arrive, je pense me rappeler qu’il s’y trouve un petit poteau en métal, mais rien de plus. Elle part préparer le terrain, et tandis que j’avise le meilleur moyen d’entrer dans ce couloir de ronces, je l’entend me crier que la voie est libre, mais qu’ “il reste juste un morceau de bois en travers” et que “t’en fais pas, ça devrait le faire!“.

Bon, un morceau de bois, ça va, rien de bien terrifiant en soi. Cependant, le terrain est en légère pente, et l’étroitesse du couloir va probablement se révêler être problématique à un moment, ou un autre; c’est pourquoi je décide de m’installer sur la Noireaude, et de la démarrer, renonçant par la même à ma promesse de ne pas réveiller les animaux du secteur.

Je jette un regard sur les quelques dizaines de mètres à parcourir dans ce serpent de ronces; j’inspire, expire, et me lance.

D’abord plutôt confiante, genoux serrés, les pieds rangés sur les cale-pieds, je me rend vite compte que ce n’est pas la peine d’y songer plus longtemps. En effet, le couloir est si étroit que les épineux viennent lécher râpeusement mes mollets, s’y accrocher, et les entraîner à rester avec eux.

Après avoir un peu bataillé, je renonce à cette position, et pose donc mes pieds de chaque côté de la belle, espérant ainsi pouvoir au moins un peu écraser les griffeuses au passage. Et je nous relance.

Le moteur vrombit, je donne des coups à droite, à gauche, secoue mes jambes pour me défaire des lianes épineuses qui s’enroulent autour de moi et de ma monture, et bataille ardemment tout en priant pour qu’aucune plante n’ait l’idée saugrenue de venir s’installer dans mon kit chaine, sait-on jamais.

Pour mieux vous aider à vous figurer la scène : imaginez un explorateur attaquant la jungle à la machette. Il bataille, fier et motivé par son exploration, mais la nature lui résiste et il avance à grand peine. Ca y est..? Vous avez l’image?

..Bah vous remplacez la jungle par des ronces, l’explorateur par une motarde voulant expérimenter le côté “trail” de sa CB, et les coups de machette par des coups de bottes de moto.

A saupoudrer de toute une sélection fleurie de noms d’oiseaux hurlés à pleins poumons, évidemment. (Ouais, moi aussi avec le recul ça me fait bien rire…)

Maintenant, revenons à nos ronciers. J’arrive donc non sans peine au dernier tiers du sentier (qui n’a de sentier que le nom, pusiqu’au final il ressemble plus à une trace de biche ou de sanglier dans les épineux qu’à un véritable passage), et aperçois enfin mon amie au bout.

Soulagée, j’esquisse un sourire, et relance la belle sur la dernière ligne -presque- droite, et… PONC.

… “Tu n’avances pas du tout, la Noireaude.”

Et en effet, le fameux “morceau de bois” dont elle m’avait parlé était là, et nous barrait joyeusement la route. Humide à souhait, couvert de mousse, dans les 30cm de haut. Une brindille, en somme.

Là, évidemment, comme je suis une grande optimiste, je nous imagine déjà essayer de le franchir, et glisser en cours de route pour terminer -moto et motarde- les fesses dans le buisson épineux d’à côté. Et alors là, dans ce scénario, impossible de la sortir à nous deux.

Je décide de bien prendre mon temps, assure mes jambes de chaque côté de la moto, et après m’être assurée un équilibre moins précaire que sur les portions précédentes, met un coup de gaz.

L’avant passe… Mais pas l’arrière.

J’inspire, expire. Deuxième coup de gaz, la roue franchit l’obstacle –qui s’avère au final être un TRONC d’arbre– , patine un peu dessus, et en descend sans plus de soucis.
Je souffle. Allez Loup! Dans 5 petits mètres, il n’y aura plus ni épineux, ni tronc d’arbre, mais une magnifique propriété à explorer… Imagine toutes ces belles choses à découvrir !

Je m’avance donc au bout du sentier, débéquille et… Mon pied dérape.

Je rattrape le coup, insulte la génitrice de quelqu’un, veut réavancer la moto mais.. l’arrière patine. Soupir.

Je regarde derrière moi, sur la droite, et aperçois une large poutre, à fleur de terre, dépassant à peine du sol. Ma roue arrière repose sur cet élément en bois, et qui est l’heureux propriétaire de mousses, magnifiques, vertes, et …glissantes.

Bon, j’ai compris : je vais devoir la déplacer sans le moteur, sans en descendre, et sans la faire tomber. E-A-S-Y.

Car si nous sommes sur un îlot non-épineux, nous sommes aussi entourées d’un océan d’épineux, qui n’attend qu’une chose : que nous dérapions afin de pouvoir nous accueillir à ronces ouvertes.

Étrangement, à cet instant, je ne suis pas vraiment d’humeur à aller embrasser la nature.

Moteur coupé, j’appelle à pleine voix mon amie qui avait entamé son exploration, et nous entreprenons, centimètre par centimètre, de dégager la moto de là.

Allez. Un.. Deux.. TroiiiIIIS!!” .. Pause. “Allez. Un.. Deux.. TroiiiIIIS!!” .. Pause.

Et on enchaîne, centimètre par centimètre, en dérapant parfois, mais sans jamais tomber.
Essoufflée, je commence à cuire dans mon blouson, mais je ne lâche pas. Ma Noireaude ne tombera pas, et les ronces n’auront ni ma peau, ni son carénage.

Je peste contre moi-même, me dit que j’ai toujours des idées à la con, et demande à mon amie de me rappeler ce doux moment la prochaine fois qu’il me prendra l’envie d’aller la fleur au fusil dans des épineux en plein hiver avec une moto de 195kg. Fou rire.

Nous finissons par dégager la moto de là, et la poser sur un terrain stable, ce qui me permet d’enfin en descendre et surtout, de me déséquiper. Car j’ai chaud, et pas qu’un peu.

Nous sortons appareils photos et caméras, lâchons Loki, et partons explorer les bâtiments alentour.
Bien que de l’extérieur, les bâtiments semblent en bon état, l’intérieur, lui, raconte une toute autre histoire : trous au plafond/plancher (tout dépend de quel étage vous regardez 😉 ), restes de briques et de murs, charpente à nu bien-sûr, fenêtres condamnées ou arrachées, ou encore ce qui ressemble à une écurie, ou du moins à une série de boxes, et qui se transforme alors en succession glauque de coins sombres.

Nous visitons ce bâtiment chacune de notre côté, et nous nous montrons les différentes trouvailles que nous faisons : un graffiti d’un De Vinci, un autre de Blanche-neige, ou moins poétique : un énorme phallus autour d’une porte. Il en faut pour tous les gouts.

Un escalier en bon état, solide, nous donne accès au premier étage, qui -lui- nous donne droit à une vision magnifique de la cour en contre-bas et des deux ailes du bâtiment se déployant autour… Sublime.

Je baisse les yeux et aperçois la Noireaude, sagement endormie au milieu des ronciers, et me rappelle une envie que j’ai et qui se confirme aujourd’hui : il me faut une EnduNoireaude. Ça, ou arrêter ce genre de bêtises avec la Belle.

Nous redescendons; mon amie m’aide à sortir la Noireaude de son emplacement, et passe devant avec Loki, reprenant dans l’autre sens le sentier emprunté à l’aller. Le retour se fait avec bien moins de difficultés que l’aller, le chemin étant cette fois en descente; et même le tronc d’arbre en travers du sentier ne nous posera pas trop de problème. Les pare-carter s’occuperont quant à eux du cas des ronciers.

En quittant le chemin, nous biffurquons et continuons sur le chemin de terre principal, vers l’autre bâtiment de la propriété.

Nous débouchons sur une zone dégagée, légèrement arborée, baignée de Soleil.

Se dresse une bâtisse au fond, dont l’entrée est précédée par un petit escalier et un belvédère à colonnes de pierre. Tout est recouvert de lierre, et les ronces ici se contentent simplement d’encadrer le pied des murs. La Noireaude s’endort sous un arbre, sur un sol dur et verdoyant, et nous nous dirigeons avec mon amie et Loki vers les quelques marches qui se présentent devant nous.

Une fois ces dernières franchies, le belvédère offre une vue magnifique au travers de ses fenêtres cadrées de verdure. Au fond, une porte fracturée et barricadée de quelques planches nous invitera à entrer.

Malgré son état de délabrement, le lieu reste magique : des graffitis partout, plus ou moins élaborés, une nature embrassant la pierre, un Soleil perçant par quelques ouvertures et éclairant les peintures des artistes anonymes ayant coloré les murs…

Quelques portions des escaliers en pierre sont assez intacts pour que nous puissions les franchir sans encombre, d’autres ont été réparés ou sécurisés, et quelques visiteurs du jour nous indiqueront à l’occasion d’une courte rencontre quels sont ceux que nous pouvons emprunter sans risquer de redescendre via le Gravité Express.

Je ne peux malheureusement vous décrire tout ce que j’ai pu observer à l’intérieur de cette bâtisse, ce serait bien trop long…

Mais ce que je peux vous assurer, c’est qu’après l’avoir visité, le pincement au coeur que j’ai ressenti en apprenant que cet endroit allait être rasé, s’est transformé en tristesse.

Je reste heureuse d’avoir pu parcourir ces murs avant que d’autres ne les détruisent...