L’amour pour épée.

L’amour pour épée.

22/11/2018 2 Par Loup

Lorsque je descend rejoindre ma Noireaude au garage, Elle m’y attend; comme toujours.

Se tenant dans un coin, assise sur une étagère ou encore étalée sur ma selle avec un doux rictus. Vêtue de noir, comme moi, Elle ne dit rien, et se contente de m’observer avec amusement.

L’ignorant, j’installe ma sacoche de réservoir avec son clip autour du guidon et du réservoir, puis allume mon intercom, et le relie à mon lecteur de musique.
J’en profite pour sortir mes gants hiver du refuge de mon casque, et relève mon tour de cou sur mon nez. J’enfile mon casque, l’attache, Elle me sourit. Je continue de m’équiper : je ferme mon blouson, met mes gants, et sors ma monture de son écurie.

Un tour de clef, un bouton, elle ronronne. Je regarde mon Invitée, qui n’en est plus vraiment une, et reprend mes préparatifs. Je ferme le garage, vérifie que mon top-case est verrouillé, range mes clefs, et enjambe la selle pour m’installer.
Je vérifie à nouveau que mon casque est attaché, mon blouson fermé, mes gants également, et La sent s’avancer, et se glisser derrière moi sur la selle passager.

Je grommelle. Vas-y, surtout, fais comme chez toi. ?

Elle ignore mes protestations, love ses bras autour de moi, pose Sa tête sur mon épaule gauche, gardant un œil sur la route, et soupire, impatiente.

Oui, oui, je démarre… Gaz.

Lancées sur la route, toutes les trois, nous profitons d’un doux soleil dans cette journée fraîche d’avant-hiver. Elle tend la main gauche sur le côté, et joue avec le vent, l’air rêveuse. Je soupire, puis souris.

Nous ne sommes pas si différentes en fait, Elle et moi. ?

A l’abord d’un rond-point, je regarde au loin, vois le flot des voitures s’engager, s’arrêter, klaxonner, pester, hurler. Je La sens prise de spasmes derrière moi. Elle rit. Concentrée, j’anticipe, vois que je peux m’engager sans risque, et me lance, prudente.

A ma droite, une voiture me coupe la route. Brusquement.
Derrière, je La sens s’agiter, bouger. Pas de peur, pas d’appréhension ou de stress, mais plutôt une impatience, une envie d’action, d’adrénaline. Elle sourit. En ce qui me concerne, je reste calme, et manœuvre pour éviter la voiture, en klaxonnant, rejoignant le flot ambiant de contestation présent sur l’ensemble des routes citadines aux heures de pointe. Et je sors du rond-point.

Le bitume défile, et j’arrive près d’une voie rapide.
Je m’engage dans la descente, en 3ème, regarde la circulation pour calculer quand m’insérer, et lance ma Noireaude pleins gaz à la sortie du virage. Je regarde mon rétro, tourne la tête pour vérifier en direct avant de me déporter.
Alors que la voie est libre et que je met mon clignotant, puis commence à m’engager, une camionnette, jusqu’alors sur la voie centrale, se rabat sur moi. Je met un gros coup de gaz pour ne pas me la prendre sur le flanc.

Elle me lâche, écarte les bras et souris, profitant de l’accélération.

Camionnette évitée.

Je me faufile dans la circulation jusqu’à la voie la plus à gauche, me cale à une vitesse raisonnable dans une position confortable, et garde un œil sur la circulation, concentrée. C’est parti pour une dizaine de minutes de ligne droite.
Elle pose sa tête sur mon épaule droite, et soupire.
Je la regarde, dans le rétroviseur, le visage masqué par son couvre-chef, emmitouflée dans son épais vêtement. J’ai beau ne pas pouvoir lire ses expressions, tout dans son attitude relève de l’ennui. Elle qui a soif d’action, de risques, de vitesses, n’est pas très bien servie avec moi.

Mais c’est ce que je suis : “une personnalité raisonnable”.

Nous arrivons à ma sortie, je me glisse à nouveau dans le flot des boites à roues, et prend la courbe avec la main gauche dans le vide, et le regard posé au loin.

Quelques ronds-point, carrefours et minutes plus tard, j’arrive à mon bâtiment.
Elle s’est redressée, curieuse, et l’observe avec attention quelques secondes, avant de s’en lasser. Je gare la belle, coupe le moteur. Je descend, la met sur sa béquille centrale, puis enlève mon casque, mes gants, et ouvre mon blouson. Je décroche ma sacoche de réservoir, et ramasse mes affaires.

En partant, je me retourne une dernière fois pour regarder ma Noireaude, et La vois, assise à l’envers et à califourchon sur ma belle, les coudes posés sur le top-case, une moue boudeuse sur le visage.

Je sais qu’elle sera là ce soir lorsque je repartirais. Elle sera toujours là, derrière moi, à chaque tour de roue.

C’est à moi de décider d’avoir peur d’Elle, ou de m’en faire une camarade de voyage. Quitte à toujours L‘avoir à mes côtés, je préfère ne pas en avoir peur.

Amusement, frustration, tristesse, colère..

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Après tout, La Mort est une personne comme les autres.