Un lézard piéton.

Un lézard piéton.

01/07/2018 0 Par Loup

“Juste vivre n’est pas assez… Il faut avoir le soleil, la liberté et une petite fleur”, Hans Christian Andersen.

Mes pneus déposent à chaque tour de roue un peu de leur gomme sur ce bitume de montagne, chauffé par le Soleil, et qui semble avec ses courbes aguicheuses m’appeler au voyage.

L’asphalte est d’un gris foncé, usé, fatigué. Il est de part et d’autres parfois bombé par quelques racines d’arbres rebelles, parfois creusé par des “nids de poule” de formes et de taille diverses. En supplément, de petites branches, quelques feuilles, de la poussière, et parfois même un filet d’eau la traversent. Elle est peu fréquentée, cela se voit, elle a été un peu gravillonnée pour le principe, mais n’offre pas le meilleur des conforts de conduite.

Mais le paysage qui l’encadre est tel, que je n’ai cure de devoir rouler à une cinquantaine de kilomètres-heures pour éviter la chute quelques centaines de mètres plus bas, dans les pâquerettes.

J’en profite au contraire pour enregistrer chaque brin d’herbe, chaque odeur, chaque couleur en ma mémoire, mes sens en éveil.

En traversant quelque bosquet d’arbres gigantesques, je sens l’odeur de mousse et de terre, de l’humus, la fraîcheur de l’air sur mon visage. L’ombre et la lumière se succèdent sur mon équipement au grès des feuillages, en une valse de températures : froid, chaud, froid, chaud… Je prend un énième virage, et sort de ce microcosme.

J’aperçois alors la montagne, haute, dure, mais majestueuse. Son imposante carrure est habillée de multiples teintes de vert, et j’aperçois sur son dos quelques troupeaux qui pâturent : moutons, vaches, pottoks (chevaux semi-sauvages des Pyrénées). Mon chemin me mène jusqu’à eux, et c’est avec prudence que je roule à leurs côtés, ainsi qu’avec un peu d’appréhension, me doutant de l’issue d’une altercation entre ma Noireaude et une de ses congénères montagnarde. ?

Mais elles me laisseront toutes passer, me regardant d’un air un peu blasé, en mâchouillant leur herbe. Une vache me surprendra, en ne laissant que sa tête dépasser du contre-bas, ce qui m’a un peu perturbée, ne voyant pas le reste. Un pottok sera également allongé sur le flanc, en pleine bronzette à un mètre ou deux du bord de route, son poulain se promenant aux alentours. Les moutons eux, et bien… à part bêler un peu, n’ont pas bougé le moindre morceau de gigot à mon passage!

Un peu plus tard, alors que mon regard se porte un court instant vers me sol, pour m’assurer de pouvoir poser mes roues sans risques, j’aperçois une ombre sur le sol, vive, et plutôt grande. Mes yeux se lèvent alors au ciel, et j’aperçois un rapace, qui vole légèrement au-dessus de moi. Son ombre me suit un temps, compagnon de route passager qui profite de sa liberté, comme je profite de celle que m’accorde la moto. ?

Je tends mon bras gauche sur le côté, joue un peu avec le vent, ma façon un peu naïve de “voler” avec lui… Ou du moins de partager cet instant.

Il m’accompagne un temps, puis je vois son ombre s’en aller, je la suis de regard et observe une dernière fois l’oiseau rejoindre quelques congénères puis partir vers d’autres horizons.

Je continue ma route, les virages se resserrent, et je ralentis encore un peu.

Les virages en épingles se font plus fréquents, on monte, on descend, on remonte… A travers la forêt, la montagne, et je suis doucement mais sûrement envahie par un doux sentiment de plénitude.

Les dernières pensées encore tournées vers mon quotidien finissent d’être arrachés à mon être, à l’instant précis où mon œil accroche sur un détail de la route. Je ralentis fortement, fronce les sourcils, et aperçois un petit lézard au milieu de la route, essayant de rejoindre un de ses bords. Je m’arrête presque, souris, et le vois tourner la tête vers moi avant de continuer sa course et partir se cacher dans les herbes.

Je ris, voyant dans ce petit lézard un bien drôle de piéton, mais qui, il faut l’admettre, a regardé avant de traverser … ?

Si nous nous trouvons tellement à l’aise dans la pleine nature, c’est qu’elle n’a pas d’opinion sur nous.“, Friedrich NIETZSCHE